
Ne vous méprenez pas : même si je n’ai rien contre les petits chienchiens poilus d’un blanc salissant et les manoirs grandioses, je n’ai aucun goût pour les robes à froufrous rose bonbon, les permanentes jaune pisse et les bijoux clinquants. De la même façon, je n’admire pas la dame pour ses idées politiques. Car si si, elle en avait, faut pas croire. Exécrables, certes mais néanmoins farouchement ancrées dans son petit crâne : la charmante femme était puissamment homophobe, entre autres joyeusetés…
Bref, là n’est pas le sujet de ce billet.
Je ne l’admire pas non plus pour son œuvre littéraire : je n’ai jamais réussi à lire intégralement un seul de ses bouquins, pourtant ils sont courts et j’étais motivé (vous verrez plus loin pourquoi). Je connais le début et la fin de certains mais vers le milieu, ça devient flou, à cause des paragraphes allègrement zappés ou lus en diagonale.
Non, si je ne peux m’empêcher d’évoquer son nom avec des étoiles dans les yeux, c’est pour deux raisons.
Tout d’abord, sa productivité me laisse pantois : 723 livres à son actif. 723 crénom de nom ! Et le plus beau (ou le pire, question de point de vue) c’est que ces 723 bouquins ne traitent que d’un seul et même sujet : l’amour romantique. Traduction : n’espérez pas une bonne partie de jambes en l’air pour alléger l’atmosphère en cours de lecture. Avec Barbara, c’est exclu : on s’étreint fougueusement mais on ne nique pas et surtout pas avant le mariage. Enfin, ce dernier point est à nuancer. Pas avant le mariage sous entend : pour les femmes. Parce que les hommes, eux, se doivent d’avoir une expérience prodigieuse de la chose et une incontestable douétitude dans le domaine : exit le puceau de service, pas assez glamour.
Est-ce que vous vous rendez compte qu’il a fallu 723 fois qu’elle décrive un type beau, viril, intelligent et ferme (tss tss pas d’idées déplacées) qui rencontre une jeune femme belle, chaste et intelligente (dans la limite du raisonnable, l’intelligence, hein, faut pas déconner non plus).
Et il a fallu 723 fois qu’elle imagine des quiproquos abracadabrants afin d’empêcher ces deux êtres d’exception de s’aimer tout en se laissant une porte de sortie pour qu’à la fin ils se marièrent et eurent beaucoup d’enfants.
Et les prénoms. Vous y avez pensé, aux prénoms ? 723 prénoms masculins et autant de prénoms féminins à octroyer…
Nan, franchement, je crois que si chacun s’arrêtait deux petites secondes sur le cas de Barbara, tout le monde ne pourrait être, comme moi, qu’admiratif.
La seconde raison qui fait que je la vénère, et là ça devient du sérieux, c’est qu’elle a vendu près d’un milliard d’exemplaires de ses bouquins, (traduits en 36 langues), ce qui lui assure une place honorable dans le livre des records, juste derrière… la Bible (mais après tout, c’est vrai que c’est juste le livre le plus vendu au monde, pas de quoi en faire un fromage) . A noter, tout de même, que Dieu a eu plus de temps qu’elle pour se faire connaître et faire sa pub et pourtant, elle le talonne de près.
A me lire, comme ça, vous pourriez croire que tout ce qui fait mon admiration, ce n’est qu’une série de chiffres. Et bien pas du tout.
Ce qui me sidère c’est que si elle a vendu autant, c’est que des gens (beaucoup de gens !) ont adoré ce qu’elle a écrit. Ont aimé ses intrigues bancales et ses personnages insipides jusqu’à lui laisser des messages posthumes un peu partout sur le net. Un exemple de ces messages parmi tant d’autres (après de longues heures de recherches, j’en ai enfin trouvé un qui ne soit pas saturé de fautes d’orthographe, eut égard à vos petits yeux sensibles) : «Merci à vous pour toutes les émotions que vous avez pu nous apporter, vous êtes une femme qui a su dévoiler des passions tout en restant respectable, vous êtes mon auteur préférée, et si un jour je pouvais posséder tous vos livres, j'en serais comblée, vous êtes comme un de vos romans : "Un Ange Tombé du Ciel". Merci. »
Certaines de ces personnes n’ont dans leur bibliothèque que des livres de Barbara Cartland ( je ne compte pas les recettes de cuisine et les manuels d’utilisation de magnétoscope ou d’épilateur électrique). Certaines ont près de 600 romans signés d’elle. Certaines ont relu ces romans deux ou trois fois. Et la plupart de ces fans ne lisent presqu’exclusivement que des romans sentimentaux bâtis sur le même modèle que ceux de Barbara.
Ce que je veux dire, c’est qu’elle a réussi un prodigieux tour de force, selon moi : passionner des gens qui ne s’intéressent à rien et faire lire des clampins qui n’avaient jamais ouvert d’autre publication que le programme télé.
Vous ne trouvez pas ça extraordinaire, vous ?
Personnellement, ça me laisse rêveur…
J'aimerais savoir écrire juste pour donner du rêve, comme elle. Aux chiottes les Goncourt et autres prix inutiles. J'aimerais un jour écrire un bouquin qu'au moins une personne gardera sur sa table de chevet. Un bouquin qui lui aura fait oublier tout le reste, sa petite vie, ses dettes, sa cellulite, sa calvitie galopante et j'en passe. Un bouquin tout corné, taché, avec les pages qui se décollent à force d'avoir été feuilleté et dont un quelconque académicien pourra dire sans jamais l'avoir lu que c'est de la merde mais dont au moins une personne n'évoquera le titre qu'avec le sourire et le coeur gonflé.
Voilà pourquoi il y a vraiment des jours où j'aimerais être Barbara Cartland.
Ps : j’ai dit au début que je vous expliquerai pourquoi je me suis acharné à essayer de lire des bouquins à l’eau de rose jusqu’à la nausée mais j’ai un méchant coup de barre, alors je vous en parlerai plus tard…
4 commentaires:
ça ne me fait pas oublier tout le reste, non, mais vraiment, j'aime ce que tu écris.
C'est toujours ça de pris ;)
Avec un titre pareil, tu vas attirer sur ton blog tous les mordus harlequinesques. Je vois d'ici les réactions horrifiées !!!
Dis donc, on ne sait toujours pas le pourquoi du comment. A quand la suite ?
Déjà que je me coltine tous les psychopathes qui veulent éradiquer les limaces de la surface de la planète, si en plus je dois me taper les fans de Barbara...
Arf, je ne pensais pas vraiment écrire une suite, en fait. Mais peut être qu'au détour d'un autre texte tu découvriras prochainement pour quelles mystérieuses raisons un ado peut s'intéresser aux bouquins à l'eau de rose (entre autres).
Enregistrer un commentaire