Grâce à Leonie, la petite sœur de Lanto, qui avait fréquenté cinq ans une école de Brickaville où l’enseignement était dispensé en français, j’appris quelques mots de malgache et surtout je me familiarisai avec les habitudes et coutumes villageoises. Elle ne me quittait pas d’une sandale. L’une de mes premières interrogations porta bien évidemment sur les crocodiles. J’assistais chaque après midi à la lessive, les femmes et les enfants barbotaient dans l’eau sombre du canal comme dans un pédiluve et je m’attendais à chaque instant à voir émerger une gueule béante émaillée de crocs longs comme des rapières les happer sauvagement pour les emporter par le fond dans une gerbe sanguinolente du plus bel effet. Je connaissais mes classiques, j’avais vu Les dents de la mer une bonne demie douzaine de fois étant ado. Leonie m’expliqua en riant que le crocodile ne s’attaquait qu’aux vazaha et aux canards imprudents qui s’aventuraient sur les berges au crépuscule. Si je fus un peu vexé de l’amalgame avec le palmipède, je n’en montrai rien. Néanmoins, je me le tins pour dit et n’utilisai pour ma toilette et ma lessive que l’eau des bassines.
Un matin que Leonie s’appliquait à me montrer comment récolter les fibres de raphia, on plie l’extrémité du segment, on gratte avec l’ongle pour détacher, on épluche d’un geste ample, on s’égratigne, on saigne, on râle et cætera, bref, ce matin là, Riana, jolie fille, confectionnait habilement un chapeau en coco à deux pas de nous et m’observait me débattre avec mes feuilles de palmier. Ses longs doigts travaillaient à une vitesse ahurissante, tressant, pliant, nouant, sans qu’elle me quittât un seul instant du regard. Elle avait comme Lanto des yeux en amandes et une peau caramel qui semblait étinceler sous le soleil. Et elle me souriait. Elle me souriait. Elle me souriait…
Je finis par me couper vraiment avec le bord d’un segment de raphia. Leonie se moqua sans vergogne. Riana aussi. Son rire sonnait comme la cascade dont elle portait le nom et rebondissait sur mes joues brûlantes.
Puis elle se moucha bruyamment dans ses doigts, s’essuya dans le sable et termina le travail en se curant le nez de fond en comble. J’étais scié.
Je constatai bientôt que toutes et tous procédaient ainsi. N’empêche que ça vous fout en l’air vos fantasmes d’européen en moins de temps qu’il n’en faut pour les vivre.
Les journées passaient vite, trop vite, de plus en plus vite et la compagnie de Riana semblait encore précipiter les heures. Nous avions pris l’habitude d’aller nous promener jusqu’à l’océan, en fin de journée, quand Leonie nous quittait pour aider sa mère à préparer le repas. Nous parlions peu mais le silence n’était pas gênant. Je la regardais tracer au bâton des fresques immenses sur le sable, qu’elle agrémentait de coquillages et d’algues. Parfois, quand elle trouvait du papier, elle m’empruntait mon stylo et crayonnait des lémuriens, des zébus, des chats, des requins, en quelques traits rapides et sûrs. Un jour, elle dessina un crocodile rampant de mon coude à mon épaule avec la gueule fendue sur un sourire goguenard. Le lendemain, je fis sensation dans tout le village, chacun voulant toucher la bête.
Arriva pourtant l’instant fatidique où repousser mon départ pour l’hôtel devint impossible. Je fis mes adieux et laissai sur ma natte, dans la petite case en feuilles de ravinala, l’argent qu’il me restait, convaincu qu’Edmée le refuserait si j’essayais de le lui mettre dans les mains. Leonie, les yeux rougis, s’essuya discrètement le nez dans sa manche. Riana ne vint pas me dire au revoir.
Le retour fut silencieux. Je suivais Lanto, je regardais ses pieds nus battre la terre durcie. Je cueillis une fleur de gravillea que je gardai dans mon poing fermé, laissant son sucre poisser ma paume et coller mes doigts.
Atterrissage à Paris sous une pluie glaciale, le nez au hublot, je contemple le bitume gris, le ciel gris, les murs gris, les visages gris. Je me tasse sur mon siège et je voudrais qu’on m’oublie là jusqu’à ce que l’avion reparte pour Tana. Maggie me secoue brutalement, elle sourit à pleines dents, bronzée et impatiente de regagner la civilisation.
Les semaines filent et m’hypnotisent. Je fonctionne comme un automate. Maggie obtient un nouveau prêt à la banque et notre taux d’endettement grimpe en flèche. Elle fait refaire la cuisine par un décorateur tendance et dîne au restaurant tous les soirs tandis que je mâchonne un sandwich devant la télé du salon. On ne parle pas de Madagascar au 19-20.
Un samedi matin pluvieux, en rangeant le linge propre, je me retrouve avec une poignée de mouchoirs multicolores à la main. Je m’applique à les plier quand je songe à Riana. Je me rappelle sa simplicité, ses rires, ses grimaces quand elle s’essayait au français et je me demande comment j’ai pu être si con. Je me rappelle le rythme paisible du village, la turbulence des enfants, la force tranquille des adultes. Je regarde autour de moi. Tout ce luxe inutile. Toutes ces choses que je ne vois plus mais que je continue de payer, par mensualités modulables : les tableaux aux murs, le matelas à eau, l’écran plat géant, le canapé en cuir, la salle de bain en teck et la cuisine en toc.
J’attrape mon sac à dos. J’y flanque pêle-mêle mouchoirs et bermuda, dentifrice et tee-shirts, anti moustiques, capotes et passeport. Je complète avec un carnet, des crayons de couleur et je quitte l’appartement en laissant la clef sur la porte.
Je ne désespère pas qu’un jour Riana daigne utiliser les fameux mouchoirs.
Quoiqu’en fait… je m’en fous un peu.
Cette fois, c'est la fin.

13 commentaires:
eeeeeeeeh!!! tu ne peux pas t'arreter la!!!
Luna, "Voilà, c'est fini" !
Qui sait ? peut-être pas ... ! On en est rendu à la sortie de chez toi, via sûrement l'aéroport et dans quelques semaines, (le temps d'atterir, du décalage horaire, de reprendre tes repères, poser tes marques), venir nous en reparler.
Je te vois bien rebondir, dans cette île paradisiaque, une ville un peu plus grande, mais très proche de ce village typique et si tranquille, redémarrer, créer ta petite entreprise, en devenir très rapidement P.D.G. d'une fabrique très réputée ... de mouchoirs !
On ne peut pas être plus éloigné de ma conception du bonheur qu'en m'imaginant pdg de quoi que ce soit...
Quant au mari de Maggie, je ne pense pas qu'il ait plaqué sa vie de bobo pour recommencer la même chose 8 000 km plus loin... mais s'il y a une suite (oui, Miyu, je vais y réfléchir) je te trouverai une place de femme de pdg, Nicole, si tu veux ;)
si j'avais su j'aurai pas lu
Luna, tu vois bien que je n'ai aucune imagination et lorsque je m'y essaie, c'est foireux !
Mon post n'était qu'un brin d'humour, ni plus, ni moins. Aussi pour répondre à ta proposition, non, je préfère de loin m'éclater avec un ouvrier que m'emmerder avec un P.D.G.
C'est bien aussi les Happy Ends, de temps en temps. :)
Ouf, j'ai cru un moment que le narrateur ne referait pas son sac à dos ! Moi qui suis plutôt porté sur les chutes glaciales, j'ai été content de voir un peu de lumière dans cette sombre vie.
Mais c'est effectivement une fin qui appelle une suite...
@ Anonyme : dois-je comprendre que toi aussi tu aurais préféré une fin avec fabrique de kleenex à la clef ?
@ Nicole : c'est pas ton imagination qui est foireuse, c'est ton sens des affaires : un commerce de mouchoirs à Mada, c'est la faillite assurée^^
@ Jeffw & Lal : oui c'est bien ma deuxième happy end avec mes Crudités, faudrait quand même pas que ça devienne une habitude (quoi que... ça prouve au moins que je suis sur la bonne voie pour damer le pion à Barbara)
Bonjour.
C'est avec plaisir que ma femme et moi même suivrions les péripéties Malgaches de votre héros, nous avons bien ri à votre description du Vazaha!
Daniel et Patricia.
Mes amitiés à Riana (message au narrateur), et beaucoup de bonheur pour lui... quoique sur ce point là, j'ai peu de doutes, il a tout pour être heureux là-bas.
N'empêche, la boisson, je tenterais bien...
J'aime pas ce mot "fin"
J'aime vraiment pas du tout...
Je préfère le "à suivre"
Ceci était un message subliminal...
(mot pour valider le message "magnes", alors, magne toi !)
Chryso, rien ne t'empêche de tenter chez toi déjà pour voir. T'as la recette dans les commentaires de l'épisode III, à tes fourneaux !
@ Daniel & Patricia : j'ai comme qui dirait reçu un message subliminal hyper subtil de la part d'une certaine Yunette alors je serais ravi de vous retrouver par ici pour les prochains épisodes (mais pas tout de suite tout de suite dans l'immédiat, suis débordé)
Euh, ouais, mais en fait, pas sûre qu'on soit content à la maison que je ruine une casserole pour ça ^^, et puis j'aurais trop peur de louper la recette !
(et aussi, je suis concentrée sur la cuisine hongroise pour l'instant, pas malgache ;-) )
J'en profite pour te dire que les photos ajoutées à chaque texte sont vraiment superbes.
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